26 janvier 2007
VISITE ROYALE CONTESTÉE
26.01.07 Visite royale contestée (Le Vif Express)
Albert II au Congo en avril ? L'idée fait son chemin au sein du gouvernement, malgré les critiques du monde politique flamand et des médias du Nord, peu enclins à faire confiance à Joseph Kabila. Mais que cache donc cette visite « historique » du roi ?
Pas encore de décision définitive », indique-t-on au Palais. « L'idée circule toujours au sein du gouvernement », assure le porte-parole du cabinet d'Armand De Decker (MR), ministre de la Coopération. Albert II pourrait donc se rendre prochainement en visite officielle au Congo. Guy Verhofstadt, qui a confirmé son intention d'effacer la dette bilatérale de la RDC en 2007, serait du voyage, qui aurait lieu en avril. Le dernier déplacement d'un souverain belge dans notre ancienne colonie remonte à 1985. Baudouin, surnommé Bwana Kitoko (noble seigneur) trente ans plus tôt, était invité aux festivités du 25e anniversaire de l'indépendance du Zaïre, célébré avec faste.
L'UDPS, le parti de l'opposant congolais Etienne Tshisekedi, qui fait rarement dans la dentelle, qualifie la venue envisagée du roi et du Premier ministre de « visite d'inspection », qui « marquerait du sceau royal le nouveau système esclavagiste, dictatogène, conflictogène, génocidaire et prédateur mis en place à Kinshasa ». Sans être aussi outranciers, des hommes politiques flamands et la presse du nord du pays critiquent eux aussi la visite « pleine de risques » de « Koning Kuifje in Congo »(De Morgen), baptisé encore « Bwana Kitoko II »(Knack). Pour le chef de groupe socialiste flamand à la Chambre, Dirk Van der Maelen, Albert « ferait mieux d'attendre, pour éviter que la Belgique ne donne un mauvais signal. Ne retombons pas, avec Kabila, dans les mêmes erreurs qu'au temps de Mobutu ». Des « gens douteux », accusés de détournements, figurent encore dans l'entourage du président, laisse entendre le député SP.A.
Premier président élu au suffrage universel depuis l'indépendance, Joseph Kabila, 35 ans, doit faire face à une tâche immense, tant son pays est en piteux état. Parmi les priorités : réhabiliter les services publics, garantir la sécurité, l'accès à l'eau potable, à la santé, à l'enseignement... Kabila a sonné« la fin de la récréation » le 8 décembre, lors de son investiture. Il a promis la rigueur dans la gestion de l'Etat, alors que la corruption est généralisée et qu'il n'a pas manifesté l'intention de revoir les contrats miniers abusifs. L'armée nationale, mal équipée et sous-payée, est incapable de s'imposer face aux bandes armées à l'Est. La 1re brigade formée par des instructeurs belges en 2004 s'est elle-même rendue coupable, ces dernières semaines, d'exactions, de viols, d'enlèvement de civils, contraints au travail forcé.
A Kinshasa aussi, le respect des droits de l'homme reste une réalité toute relative, comme le montre l' « affaire Marie-Thérèse N'Landu ». Cette avocate, candidate au 1er tour de la présidentielle, ralliée ensuite à Jean-Pierre Bemba, a été incarcérée, fin novembre, en compagnie de six collaborateurs. Inculpée pour « organisation d'un mouvement insurrectionnel », ses conditions de détention seraient déplorables. « L'hostilité au régime se renforce dans la capitale, estime un médecin kinois. Nous avons été très énervés à Noël, car, ici comme à Bukavu, le gouvernement n'a pas tenu sa promesse de payer les salaires des fonctionnaires à l'avance, avant les fêtes, pour leur permettre de faire plaisir à la famille, d'acheter des cadeaux aux enfants. Tant qu'on ne verra pas arriver le changement, la confiance ne reviendra pas. »
L'heure est aux tractations politiques, afin de doter le pays d'un gouvernement. Le « patriarche » Antoine Gizenga, 81 ans, désigné Premier ministre, a entamé ses consultations, mais l'exécutif tarde àêtre mis sur pied. Il devrait compter 60 membres, issus de la majorité présidentielle et des formations alliées. « Les arbitrages se font au sein de chaque parti, note Bob Kabamba, expert des questions congolaises à l'université de Liège. Vous imaginez les rivalités que cela engendre. D'autant que l'on s'est rendu compte, un peu tard, que la Constitution commande le respect d'un équilibre régional. Pas facile, dès lors, de réduire le grand nombre de candidats ministres du Katanga et du Sud- Kivu, bastions kabilistes, ou du Bandundu, fief de Gizenga ! »
Attendu sous peu en Belgique, Kabila ne pourra y venir qu'une fois le gouvernement Gizenga formé. Le président congolais devrait alors inviter le roi des Belges en RDC. « Le Congo est le futur Brésil de l'Afrique », martèle De Decker, pour qui ce voyage offrira des perspectives aux investisseurs. « Trop tard pour les Belges, réplique Kabamba : Sud-Africains, Américains, Canadiens et Chinois ont déjà raflé tous les contrats rentables, dans les secteurs minier, pétrolier, du bois, du transport et de la sécurité. Il ne reste plus que les canards boiteux ! »
Les ténors du MR et du PS, que l'on a vus défiler ces derniers mois au Congo et qui sont favorables au projet de visite royale, nourriraient-ils d'autres intentions que celle d'encourager les investissements et le redressement de la RDC ? Reynders, Di Rupo, Flahaut et d'autres ont compris, après Louis Michel, qui a ravivé depuis 1999 l'intérêt pour l'Afrique centrale, que Kinshasa est devenue une formidable scène médiatique. On pourrait en déduire que le voyage du roi, programmé à deux mois des élections législatives, est surtout une opération à usage interne, belgo-belge. Principaux bénéficiaires ? Les chefs de file de la classe politique francophone, attachés à l'unité du pays, et la monarchie, dont le prestige est quelque peu entamé.
© Le Vif Express - Olivier Rogeau, 26.01.07
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