10 décembre 2007

Kabila devant les deux Chambres : Faites ce que je dis...

Dans son allocution devant le Congrès, Joseph Kabila a évité d’énumérer les changements intervenus dans le pays depuis son investiture le 6 décembre 2006. Selon lui, «l’heure de la reddition des comptes», interviendra en 2011. Pas avant. Il s’est employé cependant à égrener des projets à réaliser sans indiquer leur coût encore moins la provenance des moyens pour ce faire. Il prêche l’indépendance tout en comptant sur l’aide des partenaires. L’absence de bilan n’a pas empêché Joseph d’afficher une auto-satisfaction sur la situation générale du pays. Pour lui, "la RD Congo se porte mieux qu’il y a un an, beaucoup mieux qu’il y a quinze, et son état s’améliore chaque jour davantage.» Il n’y a que les territoires de Masisi et Rutshuru, dans le Nord-Kivu, qui posent problème. Dans son adresse, Kabila débite, comme un enregistreur, tous les thèmes à la mode : démocratie, Etat de droit, modernisation, respect des droits de l’homme, transparence dans la gestion, lutte contre l’impunité, sécurité juridique et judiciaire. Des valeurs qui sont aux antipodes des actions menées sur le terrain par les gouvernants en place.

Analyse

Joseph Kabila vit-il dans le même pays que la majorité des Congolais ? Connaît-il les réalités de la vie quotidienne auxquelles sont confrontés ses concitoyens en termes de besoins essentiels insatisfaits autant que de l’insécurité pour les personnes et les biens ? Un phénomène entretenu par les forces dites de sécurité aux quatre coins du pays. Peut-on décemment clamer que tout va bien dans un pays simplement parce que la population rumine ses frustrations au lieu de les exprimer bruyamment ? On l’a déjà écrit dans ces colonnes. Les discours prononcés - lus ?- par le « raïs » congolais se suivent et se ressemblent. Les textes successifs sont généralement bien rédigés. Au niveau de la syntaxe et de l’agencement des idées. Mais les rédacteurs semblent perdre de vue une règle fondamentale en communication : la cohérence. C’est à dire l’adéquation entre ce qui est dit et la personnalité du locuteur. Il est ainsi loufoque voire malhonnête de mettre dans la bouche d’un tyran des éloges sur la défense des droits et libertés. C’est une question de crédibilité. Les discours de Kabila sont truffés de dernières expressions à la mode. C’est à croire que le numéro un congolais manque un certain libre arbitre au point de se contente de réciter, comme un bon élève, la prose rédigée par ses « scribes ». Quelques exemples.

Nouvelle culture politique

Parlant de son intervention devant le Congrès, Joseph a placé celle-ci dans le cadre «de l’émergence d’une nouvelle culture politique» laquelle, selon lui, se fonde sur les principes de «transparence dans la gestion et de l’évaluation». Des mots. Rien que des mots vides de sens. « Parole, parole, parole », chantait la regrettée Dalida. Peut-on parler de transparence dans la gestion dans un Etat où les pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif se trouve sous la férule du chef de l’Etat ? Au point que tout rapport politiquement incorrect au regard des intérêts de l’oligarchie est estampillé «secret d’Etat». C’est le cas notamment des conclusions des rapports rédigés après plusieurs vrais ou supposés complots dont celui attribué au major Eric Lenge en juin 2004 ? «L’enquête est en cours», répondait Kabila à quelques journalistes qui l’interrogeaient sur l’affaire Lenge. C’était en octobre 2005. On dira autant des investigations menées notamment par la MONUC sur les affrontements d’août 2006 et de mars 2007 entre les hommes de l’ancien vice-président Jean-Pierre Bemba et des éléments de la garde présidentielle. Quid du rapport de la commission Lutundula sur les contrats conclus durant les deux guerres et la transition ? Il en est de même du récent rapport rédigé par des experts de la société civile après la «revisitation» des contrats léonins en matière minière.

Démocratie, Etat de droit

Connaissant mal l’histoire d’un pays qui ne l’a pas vu naître et grandir, Joseph est tombé à nouveau dans le panneau en clamant que les consultations politiques de 2006 constituent les «premières élections pluralistes et démocratiques que notre pays ait jamais connues en quarante années d’indépendance». Les faits sont têtus. L’homme continue à ignorer que la RD Congo a organisé des élections provinciales et législatives pluralistes en 1965. C’est la Conaco (Convention nationale congolaise) du Premier ministre Moïse Tshombe qui avait raflé la majorité de sièges. L’élection présidentielle n’a pu avoir lieu suite au coup d’Etat du 24 novembre 1965. Se reportant à son discours inaugural du 6 décembre 2006, Joseph a rappelé qu’il avait pris «l’engagement d’œuvrer sans compter pour la consolidation de la démocratie et de l’Etat de droit (…) ». Le locuteur n’avance aucun fait susceptible de démontrer que le pays a pris le cap dans cette double direction. Ignore-t-il que l’AFDL, dont il est le produit, justifiait son combat politique par la nécessité d’instaurer la démocratie et l’Etat de droit dans l’ex-Zaïre? Dix ans après, le Congo vit dans un climat permanent d’état de siège non proclamé. Pas de trace d’ambiance libérale digne d’un Etat démocratique. Les citoyens sont brimés au quotidien par les forces dites de sécurité. Il ne se passe pas un jour sans que la presse kinoise dénonce un cas d’attaque à domicile perpétrée par des hommes en uniformes. Des assassinats politiques sont camouflés en crimes crapuleux. La mort de Franck Ngycke et de Mwamba Bapuwa restent ainsi des énigmes criminelles.

Un appareil judiciaire aux ordres

La police paraît incapable d’identifier les auteurs de ces actes asociaux. L’appareil judiciaire, lui, est régenté par la Présidence de la République. En dépit de ces dysfonctionnements, Kabila considère que «l’exercice de la démocratie est devenu une réalité et les libertés individuelles et collectives sont garanties et de plus en plus respectées.» Avouant sa duplicité, Joseph se contente de clamer sa volonté de doter le pays d’«une armée républicaine» et d’une « police nationale qui rassure et protège les populations et leurs biens». Sans omettre «des services de renseignements formés et uniquement dédiés à la détection et à la prévention des risques de sécurité pour l’Etat et les populations.» Quel lyrisme ? En sept ans de présence à la tête de l’Etat, à partir de quel moment l’homme qui se trouve à la tête du Congo a-t-il pris conscience que l’armée, la police et les «Services» ne correspondaient pas à cette description idéaliste ? Peut-on parler de démocratie sans une réelle séparation de pouvoirs ? Peut-on parler d’Etat de droit là où les dirigeants sont les premiers à violer les lois et les règlements du pays en toute impunité ?

Verbiage creux

Faute de bilan, Kabila se mue en phraseurs creux pour rappeler les grands axes de son projet de société: «Une vision et un programme dont les maîtres mots sont modernisation, renouvellement, renaissance, (…), réhabilitation, ou raccommodage. Car, c’est d’une transformation complète, d’une révolution à tous égards, y compris mental et moral. » Selon lui, «des progrès remarquables ont été accomplis». Lesquels ? Il les énumère en citant le fait que le pays est doté «des Institutions dignes d’un Etat moderne». « Le paysage politique congolais s’est ainsi enrichi d’un nouveau gouvernement national multipartiste, d’une nouvelle Assemblée Nationale et d’un Sénat où cohabitent majorité et opposition, et d’un pouvoir judiciaire en cours de restructuration pour une meilleure distribution de la justice ». Interdiction de rire. Et d’énoncer des évidences : « c’est au gouvernement, et au gouvernement seul, qu’il revient de définir la politique de la nation et de veiller à sa mise en œuvre », « l’Assemblée Nationale et le Sénat n’ont pas mission de gérer l’Etat, mais plutôt de légiférer et de contrôler le gouvernement, les entreprises publiques, ainsi que les établissements et services public, seul le pouvoir judiciaire, et lui seul, est habilité à engager des poursuites et à dire le droit, et ses décisions, coulées en force de choses jugées, s’imposent à tous. » Quelqu’un a-t-il soutenu le contraire ? Quel est l’intérêt de ce rappel pseudo-pédagogique ? Selon Kabila, « notre action au cours de l’année 2007 a aussi porté sur l’amélioration de l’état des infrastructures de base dans notre pays ». Sans gêne, il épingle l’inauguration de l’Hôpital Marie Biamba Mutombo à Masina (une œuvre du basketteur Mutombo Dikembe) et de l’hôpital de l’Amitié sino-congolaise à N’Djili, dans les fameux «Cinq chantiers». Quelle supercherie ?

Pacification

A en croire le «raïs», «la pacification du pays est aujourd’hui acquise sur la quasi-totalité du territoire national ». Seuls, les territoires de Rutshuru et de Masisi au Nord-Kivu comptent encore « quelques foyers de tension ». N’est ce pas une vue infantile et irresponsable de la situation générale du pays ? Kabila ignore-t-il que la RD Congo est loin d’exercer une compétence exclusive sur son territoire ? Que dire de guerriers Mbororo, venus de certains pays limitrophes avec leurs bétails, qui ont parcouru plusieurs centaines de kilomètres dans la Province orientale sans rencontrer le moindre symbole de l’autorité de l’Etat ? Que dire du rapport des experts de l’ONU qui signale que des avions privés relient quasi-quotidiennement l’aéroport d’Entebbe en Ouganda avec la ville de Bunia (district de l’Ituri) en l’absence de tout contrôle douanier afin de connaître la nature des marchandises transportées ? Aucune autorité aéronautique n’est présente pour vérifier les plans du vol. La situation est identique dans les provinces du Kivu où des aéronefs privés font la navette entre certaines localités minières et les capitales rwandaise et burundaise. Que dire enfin du cas des agents de l’ANR (renseignements) en poste dans les provinces du Kivu tout en résidant au Rwanda, un pays officiellement en guerre avec la RD Congo ? Ce pays se porte bien ?

La Jeunesse

Au plan social, le numéro un congolais a rappelé sans rire que « la jeunesse est l’avenir de notre pays». Quelle énormité dans un pays où les villes pullulent des enfants de rue, les fameux «Shégués» ? Des enfants abandonnés à eux-mêmes tant par leurs familles que par les pouvoirs publics lesquels n’ont jamais conçu une vraie politique de protection de l’enfant et de la famille. Comme si cela n’était pas suffisant, Joseph ajoute qu’il «compte surtout et avant tout sur le concours des parents et des familles ». Des parents impécunieux qui ont perdu toute autorité sur leurs progénitures faute de revenus pour entretenir ceux-ci comme des être chers ?
N’est-ce pas une manière de prendre le problème par ses effets en laissant de côté les causes ? Parmi les thèmes à la mode, le « raïs » a rappelé que « la sécurité juridique et judiciaire est la pierre angulaire de l’Etat de droit et d’une économie porteuse de perspectives réelles de croissance. » Ce qui n’est pas faux. Selon lui, cette sécurité «fait cruellement défaut aujourd’hui ». Aujourd’hui seulement ? Et d’ajouter : «L’instaurer est donc une priorité absolue». Sur le ton d’une incantation, il dit : «il faut que les décisions de justice redeviennent justes !». Pourquoi ne pas ajouter la formule magique : abracadabra ? Le « président élu » a perdu de vue toutes les interventions intempestives de son cabinet dans des affaires judiciaires. L’affaire Marie-Thérèse Nlandu Mpolo Nene est le cas le plus emblématique. Lors du procès, on a vu le président du tribunal militaire de la garnison de Kinshasa-Gombe user des manœuvres dilatoires pour tirer la procédure en longueur. Il s’absentait en dernières minutes sous de fallacieux prétextes. Il a fallu une vigoureuse intervention de la communauté internationale pour que cette juridiction dise enfin le droit…

Diplomatie du développement

Dans son allocution devant les «congressiste», Kabila a rappelé sa volonté de promouvoir ce qu’il appelle la «diplomatie de développement». Comment définit-il ce concept ? « C’est dans ce cadre, dit-il, que se sont inscrites ma participation aux sommets de la SADC et de la CEEAC, ainsi que mes récentes visites en Afrique du Sud, en Angola, en Belgique et aux Etats-Unis d’Amérique ». Pour Joseph, la diplomatie se résume donc à quelques voyages à l’étranger alors que les ambassades et consulats constituent les principaux relais de représentation d’un Etat. Des relais dont la mission consiste à observer et à informer l’Etat d’envoi. Depuis plusieurs années, les missions diplomatiques congolaises sont dans une sorte de coma. Et ce, faute d’une définition claire des intérêts à promouvoir (politique étrangère), de moyens d’action et d’un personnel rompu en la matière. Kabila invite les Congolais à compter d’abord sur eux-mêmes avant d’attendre l’aide des partenaires extérieurs. Rien de plus normal. Qu’en est-il au niveau de l’application ? «Il y a quelques temps, dit-il, les mêmes {partenaires} avaient douté que nous puissions ramener la paix, réunifier le pays et organiser des élections libres et démocratiques. L’histoire s’est chargée de démontrer qu’ils avaient tort.» Joseph Kabila semble prendre ses concitoyens pour des naïfs. Il feint d’ignorer qu’aucun acteur politique congolais ne peut s’attribuer le mérite du semblant d’embellie qui règne dans ce pays. Et que sans l’aide financière massive et la pression internationales, la RD Congo serait encore entrain de patauger dans les querelles politiciennes. C’est la MONUC qui s’occupe de la sécurité du territoire. L’Union européenne, elle, a financé l’organisation matérielle des élections.

Reconstruction

En dépit de ce bilan à somme nulle, Kabila reste confiant en annonçant que « notre devoir est de nous attaquer aux tâches de développement et de reconstruction». Avec quels moyens financiers ? Silence radio. Les milliards promis par les Chinois ? En dépit de ces lacunes, Joseph de clamer : «notre pays est prêt pour le décollage». Il invite, de ce fait, les Congolais à être « unis comme un seul home », pour changer le pays et mettre «fin à la pauvreté». Comment peut-on être unis dans une nation où la cohésion à imploser avec le retour en force du clientélisme politique, du tribalisme et du régionalisme ? Comment peut-on être unis alors que des segments entiers de la population ont perdu tout sentiment d’appartenance dans la grande famille congolaise ? Joseph reste imperturbable dans ses envolées lyriques : «(…), je ne ménagerai aucun effort pour la lutte acharnée contre l’impunité, l’immoralité et la corruption. J’interpelle en effet notre population et l’invite à se prendre en charge face aux phénomènes dévastateurs que sont la corruption et la dépravation des moeurs. Sans repères moraux clairs, le progrès n’est pas possible.» Joseph Kabila vient de célébrer le premier anniversaire de son investiture en tant que «Président élu ». On semble perdre de vue qu’il exerce la magistrature suprême depuis le 26 janvier 2001. Question : comment compte-il réaliser en quatre ans ce qu’il n’a pu faire en sept ans ?

B.A.W

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